«Si leur projet est de faire de Venise un parc d’attraction, ils sont sur la bonne voie !» Sur le visage de Raffaella, les larmes affleurent, mais la colère est plus forte que l’émotion. «Je suis née ici, comme mes parents avant moi, mais le quotidien est devenu si difficile qu’il m’arrive de penser à partir m’installer en Terra ferma.» Sur la «terre ferme», le continent, tout coûte moins cher, de l’espresso à la pizza. Il y a des supermarchés, on peut utiliser sa voiture pour accompagner ses enfants à l’école et puis surtout, on n’y craint pas l’Acqua Alta. Une vie normale, banale en somme. Propriétaire d’une boutique d’objets d’artisanat de cuir dans une rue animée du sestiere du Rialto, la jeune femme résiste encore. A l’instar des 60000 autres irréductibles qui résident toujours dans le centre historique, au coeur de l’exception, un joyau d’art, d’histoire et d’architecture, que vendent à grand renfort d’offres promotionnelles les tour-operators du monde entier. Pour moins de 800 euros, l’agence américaine Tour Italy Now propose par exemple une découverte express de l’Italie en 5 jours, 4 nuits. Autant dire qu’il faut s’accrocher, ce séjour au pays de la dolce vita ne prévoit pas de temps mort : Rome, Assise, Sienne, Florence, Bologne, Padoue et Venise. Expédiée en 24 heures, la visite de la Sérénissime se résume à la place Saint Marc et sa basilique, au Palais des Doges (seulement l’extérieur), au pont des soupirs et aux ateliers de verre de Murano.


A Venise, tout se fait sur l’eau. Dans la ville encore endormie,  les navettes des services postaux, les bateaux de livraison, de nettoyage, s’affairent dans les coulisses de la Sérénissime.


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Photographiée sous toutes les coutures, partout, tout le temps.


Voir Venise

et qu’elle ne meure pas...

Selon les statistiques de l’agence de promotion touristique de Venise, plus de 3,4 millions de visiteurs ont foulé les pavés de la piazza San Marco en 2008. Une manne pour la cité? Certes mais pas sans conséquences pour les Vénitiens. Transports hors de prix, flambée des additions dans les cafés et les restaurants: les habitants ont exigé de profiter de tarifs spécifiques moins onéreux. Malgré ces aménagements, le coût de la vie demeure très élevé. Vivre dans une ville-musée investie par le tourisme à longueur d’année a un prix. Et souvent, cela ressemble à un combat. Révoltés par les pratiques frauduleuses des vendeurs de verroterie made in China, les artisans de Murano mènent ainsi une véritable «guerre du verre» contre les contrefaçons qui trompent les touristes inexpérimentés. Préoccupés par l’expansion de boutiques de breloques qui poussent comme des champignons dans les zones les plus fréquentées, ils ont obtenu la mise en place d’un label «Magasin autorisé, verre artistique de Murano».

Loin de l’agitation de San Marco, le charme bucolique du quartier du Dorsoduro

« Avant, le tourisme était différent, plus haut de gamme », affirme Gianni, un réceptionniste d’hôtel, « il y avait moins de clients mais les gens dépensaient davantage, restaient plus longtemps. Venezia n’était pas une destination comme les autres ». En pleine saison, difficile d’éviter ces hordes de touristes qui déambulent dans l’enchevêtrement de ruelles: sous la direction de guides reconnaissables à leur fanion et au mégaphone qu’ils utilisent pour rallier leurs troupes, ils sont l’incarnation d’un tourisme de masse, frénétique, épuisant. Sous la halle du marché au poisson, un vieil homme regarde passer un groupe d’asiatiques vêtus à l’identique: un tee-shirt jaune poussin. « En rentrant chez eux, ils raconteront qu’ils ont «fait» Venise. Mais moi, je peux vous dire qu’ils n’auront rien vu! ». La cité des Doges est-elle condamnée à devenir une vulgaire étape au royaume du «cliché»? Comment éviter les chausse-trappe de la surconsommation touristique ?


« Venise se noie, c'est ce qui pouvait lui arriver de plus beau »


A Venise, il faudrait prendre le temps. Le temps de se perdre hors des itinéraires convenus. Ouvrir les yeux, chercher ce qu’elle dissimule derrière les nobles façades de ses palais et son somptueux décor de théâtre permanent.

Sur le marché du Rialto, les Vénitiens se mêlent aux touristes.


Si intimidante, elle est secouée d’étourdissants brouhahas à San Marco comme au Rialto. Et puis à mesure que l’on s’éloigne du Grand Canal, ses silences deviennent longs. C’est là que se révèlent l’authenticité et la tranquillité de cette cité sans voiture, à peine troublée par le murmure des clapotis de l’eau. Dans le Castello, au Dorsoduro, à la Giudecca, la vie de quartier reprend ses droits : des vieux sur les bancs, des femmes avec des poussettes, des enfants qui courent. A l’heure de l’apéritif, sur le campo Santa Marguerita, les étudiants s’offrent une tournée de Spritz pour célébrer la fin des examens. Cette Venise-là, populaire, vivante refuse de sombrer. Oui, il faudrait la voir avant qu’elle ne meure. Le monde entier s’y presse, la scrute, la photographie sous toutes les coutures, sans jamais, peut-être, parvenir à la regarder en face. S’y mesurer est impossible, l’aimer tombe sous le sens. Fasciné, comme tant d’autres auteurs, par sa mélancolie et la tragédie de sa destinée, Paul Morand écrivait « Venise se noie, c'est ce qui pouvait lui arriver de plus beau ».  Malgré les réticences et les polémiques, le projet MOSE (Modulo Sperimentale Elettromeccanico) a entrepris de la sauver en protégeant la lagune des marées à l’origine des inondations. Refuser la fatalité, lutter pour prolonger le rêve fou d’une reine des mers. A quel prix? Et pour quel nouveau destin? Epoustouflante, unique, Venise mériterait qu’on l’aborde avec davantage de pudeur.

« En rentrant chez eux, ils raconteront qu’ils ont «fait» Venise. Mais moi, je peux vous dire qu’ils n’auront rien vu! »

Textes et photos de Peggy Picot, Venise (Italie) juin 2009

3,4 millions de visiteurs ont foulé les pavés de la piazza San Marco en 2008